On a changé d’heure cette nuit en Nouvelle-Zélande – cet après-midi en France. Le décalage n’est plus de dix, mais de onze heures. Et les Bleus, implacablement et impitoyablement défaits 37 à 17 par les All Blacks, samedi 24 septembre à Auckland, ont donné l’impression d’avoir au moins un train de retard. Incapables de régler leurs montres, de s’adapter au nouvel horaire de la compétition, l’horaire de la marée noire.
Pour ceux qui avaient eu la chance d’assister, une semaine auparavant, au match entre l’Irlande et l’Australie, le contraste était frappant : l’Eden Park semblait presque endormi ce soir, à peine secoué quand une vague d’All Blacks franchissait la ligne d’en-but française. Il faut dire que le scénario du match n’a pas aidé, l’issue finale étant scellée après une demi-heure de jeu. Le seul vrai moment d’émotion fut, à la fin du match, la petite cérémonie en l’honneur de Richie McCaw, pour sa centième sélection sous le maillot noir.
Le noir, c’est ce qui prédominait dans les travées du stade. Et une foule de supporters vêtus de noir, et de surcroit plutôt flegmatiques, c’est assez particulier. Pour les amateurs néo-zélandais, le rugby est trop sérieux pour l’utiliser comme prétexte pour faire la fête. Le supporter kiwi le plus exubérant croisé ce soir se trouvait dans une maison proche du stade, hurlant sa joie après la victoire des … Warriors, une équipe de rugby à XIII ! (voir plus bas)
En salle de presse, ça ne rigolait pas trop non plus côté français. « Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir », chantait Johnny. Tout de même pas, mais « gris, c’est gris », ça c’est certain. Enfin jusqu’à ce que le sélectionneur Marc Lièvremont, à qui un journaliste français demandait s’il pensait toujours que son équipe pouvait remporter la Coupe du monde, l’envoie paître d’un « tu m’emmerdes avec cette question ! On va déjà essayer de se qualifier la semaine prochaine… »
Le capitaine Thierry Dusautoir, de son côté, ne semblait pas avoir été beaucoup touché par le haka, version Kapa o Pango, que les All Blacks ont interprété pour la première fois face aux Bleus : « C’est anecdotique. J’étais concentré sur mon jeu… » La performance de Richie McCaw, l’homme du jour, l’a nettement plus impressionné : « Il a fait un très grand match, mais on ne peut pas dire que ce soit une surprise… »
Julien Pierre, en zone mixte, finissait de dédramatiser le choc : « Je n’ai pas eu l’impression que les All Blacks soient sur une autre planète. C’est vrai que la moindre faute se paie cash, mais on s’est remis dans le match et on a rivalisé dans le combat. »
Ah, s’il n’y avait pas eu ces « fautes de benjamin » en défense ! Du coup, Marc Lièvremont a « de gros regrets ». Mais comme il voulait positiver, il a quand même noté que les joueurs « ont fait preuve de courage », que « les remplaçants ont beaucoup apporté ». Surtout, il est certain que l’équipe a progressé.
Les supporters français rencontrés autour du stade avaient plutôt envie de positiver, eux aussi, mais sans trop d’illusions quand même, en espérant retrouver les All Blacks pour une revanche en finale, dans un mois…
A Wellington, la « fan zone » installée sur les quais pour suivre collectivement la Coupe du Monde, était elle aussi noire, de monde. Noire de supporters All Blacks, sobres (un « NZ » anthracite dessiné sur le visage suffit) et concentrés. C’est surtout les quelques Français que l’ont remarquait, essayant de mettre de l’animation avec leurs drapeaux tricolores déployés. Une poignée d’antipatriotes ou de provocateurs locaux les avaient d’ailleurs imités.
Le haka moderne, ce Kapa o Pango inauguré en 2005, a galvanisé les fidèles mais choqué tout de même quelques dames, quand elles aperçurent sur l’écran géant le geste final, qui ressemble à une simulation d’égorgement. Rappelons que son créateur, l’artiste maori Derek Lardelli, a expliqué que son sens était strictement opposé : il s’agit de symboliser la transmission de la vie au cœur et aux poumons via la jugulaire…
L’enthousiasme général a été refroidi par les premières minutes volontaristes des Bleus, lorsqu’ils ont campé chez l’adversaire. « Si c’est ça leur équipe B, ça promet », a-t-on entendu. La stupeur fut de courte durée. Le premier essai All Black a provoqué un soulagement, qui a cédé bientôt à la joie, puis à l’euphorie : « Terrorisés, les Français ! Ils n’osent plus avancer !»
Les deux rues les plus animées de Wellington, Cuba Street et Dixon Street, vivent le soir au rythme du rugby, les bars prenant soin d’orienter élégamment un écran vers l’extérieur. Le temple du sport télévisé, c’est le Four Kings, qui se targue de disposer, sur trois niveaux, de pas moins de 70 écrans plasma ou à cristaux liquides. On y a entendu des clameurs non synchronisées avec Nouvelle-Zélande-France. Des pièces concurrentes retransmettaient du rugby à XIII. Les New Zealand Warriors d’Auckland ont triomphé des Storm de Melbourne et se sont qualifiés pour la finale de la National Rugby League. A XV, à XIII ou même à VII, le ballon ovale est décidément partout dans ce pays.
On a appris ainsi que Le Four Kings dispose de « huit sonorisations isolées, donc si les All Blacks, Wellington Phoenix [football], les Warriors, les Black Caps [cricket] jouent en même temps, au moment où se dispute la Melbourne Cup [hippisme], nous pouvons tout montrer sans couper le son. Et, comme on enregistre, si vous avez raté un match, on peut vous le remettre ».
L’endroit ressemblait au Queen’s des Champs-Elysées, un samedi soir. Une queue s’était formée, filtrée par deux malabars maoris heureusement débonnaires. A l’intérieur, on trouvait les fans locaux de rugby, quelques Ecossais en t-shirts et en kilts, attendant la confrontation décisive du lendemain entre leur équipe et l’Argentine au Wellington Regional Stadium, et les reines du samedi soir, encore moins vêtues que les Scots : minijupes, talons hauts et décolletés bravant le froid printanier et le vent violent de la Windy City.
Les Frenchies étaient aisément identifiables dans les rues de Wellington : ce sont ceux qui portaient polaires et écharpes. En voilà trois, déçus mais philosophes, quelques minutes après le coup de sifflet final. L’un d’eux a consulté son portable : « Tiens ! J’ai déjà reçu quelques appels… On va commencer à se faire chambrer dès maintenant. »
Corbieres XIII(du forum XIII) via google