La tradition veut que le sport appelé rugby soit né en Angleterre, à la public school de Rugby. Elle montre également que les jeux devenus sports modernes étaient, à l’image du monde moderne, susceptibles de se transformer, d’évoluer et de s’adapter aux besoins du moment. Ce jeu s’étend dans toute la Grande Bretagne pour se hisser dans les grandes écoles au niveau des jeux traditionnels. Le 26 janvier 1871, la Rugby Football Union est créée par 20 clubs principaux du district de Londres.
Pendant ce temps, les activités sportives après s’être étendues de l’aristocratie à la bourgeoisie atteignent alors d’autres couches sociales. La pratique homogène aristocratique et bourgeoise du rugby allait devoir se partager avec une pratique moins homogène et plus ouvrière (mineurs) essentiellement pratiquée au Nord de l’Angleterre. En se développant au Nord la proportion des couches populaires augmentent et les instances reconnaissent qu’en s’élargissant, le recrutement allait altérer les conceptions morales primitives du rugby. Sans parler encore de professionnalisme, le principe de la reconnaissance du manque à gagner, le remboursement du temps de travail perdu pour les entraînements ou les rencontres est soumis à la R.F.U. par les clubs du Nord, qui refuse. C’est sur cette notion du manque à gagner qu’il y aura toujours une opposition fondamentale NORD-SUD au sujet de l’éthique sportive.
Le 20 septembre 1893, les Comités du Nord plaide devant l’Assemblée Générale Rugby Union : le manque à gagner permettrait aux travailleurs de toucher de l’argent pour le temps de travail perdu et la pratique du rugby, le samedi après-midi exclu. Après un refus de l’Assemblée Générale par des votes truqués, elle crée une circulaire édictant plusieurs règles pour n’accepter dans ses compétitions uniquement des clubs composés de joueurs amateurs. Le 29 août 1895, une réunion de deux comités du Nord est organisé au George Hôtel à Huddersfield. Ils fondent la Northern Rugby football union et s’engager à mettre en place les règles du manque à gagner. Totalement indépendants, ils allaient jouer avec les règles du rugby à XV mais ils pouvaient payer leurs joueurs. La grande rupture était consommée, une nouvelle voie s’ouvrait pour les réformateurs du rugby.
Un nouveau jeu allait naître, le rugby à treize joueurs, « un sport simple pour des gens simples ».
HISTORIQUE DU RUGBY A XIII EN FRANCE
L’origine de notre sport remonte au siècle dernier dans le nord de l’Angleterre au collège de Rugby où un élève du nom de William Webb Ellis a triché au football en s’emparant du ballon avec les mains.
Dès les premières rencontres, le but du jeu était de déposer le ballon derrière la ligne adverse pour avoir droit à un « essai » de coup de pied, on tentait alors de faire passer le ballon entre les poteaux pour marquer les points. La tentative ou « essai » (« try » en anglais) devenant de plus en plus difficile à effectuer, les points sont venus récompenser non plus la transformation, mais l’essai lui-même, d’ou la valorisation de l’acte de déposer le ballon derrière la ligne adverse, la transformation devenant alors un bonus.
A l'origine, le seul rugby connu se jouait à 15, il était appelé "Rugby Union", mais les joueurs qui se blessaient en jouant et ne pouvaient pas travailler à cause du rugby perdaient leur salaire et souvent leur emploi et n'avaient pas de revenus.
C'est pourquoi une ligue a été créée afin de dédommager le joueur qui ne pouvait pas travailler en lui remboursant ses frais de déplacement, son équipement, etc... ce qui lui a valu l’appellation « professionnel » alors que le quinziste était « amateur » !

Par la suite et déjà à cette époque, l’hypocrisie était de mise, et on disait souvent, la différence entre un joueur « professionnel » de RUGBY à XIII et un joueur « amateur » de RUGBY à XV est que le premier est payé de la main à la main, alors que le deuxième trouve l’argent dans ses chaussures !
Pour se différencier de la "union" ce nouveau rugby a changé quelques règles pour rendre le jeu plus spectaculaire, notamment en supprimant 2 joueurs pour augmenter l'espace sur le terrain. La "rugby league" appelée Northern Union est officiellement née au George Hôtel de Huddersfield dans le Yorkshire au nord de l'Angleterre en 1895.
Depuis "XIII" et "XV" cohabitent en Angleterre et en Australie sans le moindre problème, ce n'est qu'en France que le Rugby à XIII connaît de sérieux problèmes de reconnaissance depuis que le gouvernement de Vichy et des dirigeants du rugby à XV l'ont interdit et anéanti, récupérant même ses biens immobiliers et financiers, au moment même où ce sport connaissait ses heures de gloire, 2ème sport populaire en France derrière le football, et premier sport d’équipe français champion du monde (1951), exploit volontairement « oublié » aujourd’hui par les médias.

Dans les années 1930, quand la "Northern Union" chercha à agrandir la sphère d'influence du rugby à XIII, elle se tourna vers Londres et vers la France qui paraissaient des cibles idéales. Londres fut assez favorable à l'arrivée de ce sport ou les propriétaires de champs de courses de lévriers en particulier voyaient d'un bon oeil la possibilité d'une diversification de leurs activités. Mais au bout du compte aucun club ne su durablement s'implanter dans la capitale.
En France, les pratiquants du rugby à XV n'était pas très intéressés par cette nouvelle activité. Le XV était solidement implanté et pratiquait depuis des lustres un amateurisme marron. Par conséquent le professionnalisme ne représentait pas un réel changement.
Ce nouveau rugby ne pouvait même pas se prévaloir, comme en Angleterre d'une image plus ouvrière et populaire. Cette spécificité anglo-saxonne n'avait pas cours chez nous, en particulier dans le midi ou le rugby avait ses racines dans le monde du travail et ou la concurrence du football y était moins forte.
Malgré quelques tentatives pour organiser des tournées et des stages d'entraînement, la "Northern Union " rencontrait régulièrement un accueil réservé. La Fédération française de Rugby à XV veillait au grain, comme elle a toujours su le faire.
Déjà en 1921, le manager de la tournée australienne de l'époque, M. George Ball, avait pu s'en rendre compte. Conjointement avec Willie Fan, secrétaire de la Northern Union, SG Ball se rendit à Paris avec le projet d'un match international au Stade Pershing.
Face à la " menace " treiziste, la réplique de la FFR XV ne se fit pas attendre. Elle menaça de boycott le stade si la rencontre prévue devait avoir lieu. Cet argument économique, souvent utilisé par la suite, y compris à Béziers dans les années 90, porta ses fruits et la rencontre fut annulée.
Pendant les années qui suivirent, les problèmes d'amateurisme marron et de violence sur les terrains se multiplièrent au sein du rugby à XV français. Excédées, les " Home Nations " (Angleterre, Ecosse, Galles et Irlande) mirent fin aux rencontres internationales avec la France. Le Tournoi des 5 Nations était ramené à 4 et ce jusqu'à la fin de la 2ème Guerre Mondiale.
C'est alors que la fortune sourit enfin au rugby à XIII en France. A cette époque le cyclisme y était très populaire. De nombreuses villes étant équipées de vélodromes, des hommes d'affaires eurent l'idée d'associer le cyclisme sur piste et le 13 qui avait désormais l'avantage d'être le seul rugby capable d'offrir des rencontres internationales dignes de ce nom. Victor Breyer, de la Fédération Internationale de Cyclisme et Directeur du journal l'Echos des Sports joua un rôle décisif pour son lancement. Ses nombreuses relations dans les milieux du sport firent le reste.
Victor Breyer, Harry Sunderland (manager des Kangourous de 1933) et l'Anglais John Wilson (ancien sélectionné olympique anglais de cyclisme en 1912) mirent sur pied une rencontre Angleterre-Australie à Paris pour le 1er de l'an 1934. Malgré un froid sibérien, 10000 parisiens se pressèrent aux portes du stade Pershing.
La rencontre tint ses promesses devant un public médusé par tant de virtuosité et la large victoire des Aussies sur les Pommies 61 à 13.
L'évènement ayant été un succès, les choses s'accelérèrent. Sur les conseils de Maurice Blein, jeune journaliste à Sporting, Jean Galia fut pressentit comme chef de file de ce nouveau sport en France. La Rugby Football League envoya des entraîneurs et des joueurs chevronnés et dès 1934 eut lieu la célèbre tournée des pionniers qui se rendirent en Angleterre.
Monsieur Jean, en rupture de ban avec la FFR XV, se multiplia pour faire aboutir la première tournée d'une équipe française de rugby à XIII. Ces 16 pionniers qui accompagnèrent Galia dans le Nord de l'Angleterre pour disputer 6 rencontres sont inscrits à jamais dans l'histoire de notre sport. Malgré une série de défaites les Français firent bonne impression devant des foules considérables.
Dès la fin de cette tournée était crée à Paris la Ligue française de Rugby à XIII. Quelque mois plus tard fut joué le premier match France-Angleterre au stade Buffalo devant 20000 spectateurs payants : défaite 32-21 de l'équipe de France mais spectacle assuré et public conquis. Un officiel de la FFR assistant au match déclara : " Les spectateurs redemanderont à voir de tels matchs parce que ce jeu est rapide et ouvert avec 12 « Trois-Quarts » et un arrière dans chaque équipe ".
En 1937, les Français pratiquaient un jeu d'adresse et d'imagination qui provoquait l'admiration de tous. Quand la guerre éclata, les Français venaient de remporter le Championnat d'Europe en battant l'Angleterre 16-9 et le Pays de Galles 16-10. Ils avaient joué 13 matchs internationaux. 172 équipes semi-pro pratiquaient dans 14 divisions et 158 autres équipes amateurs disputaient leurs propres compétitions.
C'est au sommet de cette domination que le conflit mondial éclata et brisa définitivement cet élan. L'autre rugby allait prendre une " drôle " de revanche. Hitler et les nazis envahirent la France. Le maréchal Pétain se fit attribuer les pleins pouvoir et signa la capitulation. En zone libre comme en zone occupée c'est l’ époque honteuse de la collaboration et du régime de Vichy au sud.
Les Nazis avaient installé un ministère de la Famille et de la Jeunesse qui contrôlait le sport par l'intermédiaire du Commissariat Général à l'Education Générale et Sportive dirigée par Jean Borotra l'ancien champion de Tennis et son ami basque Jean Ybarnégaray . Sous ses ordres exerçait le colonel Joseph Pascot, ancien joueur quinziste des années 20. En accord avec les nazis ces gens là profitèrent du régime de Vichy et de sa " pseudo politique de moralisation " pour interdire le rugby à XIII.les raisons invoquées étaient les liens de sympathie de la Ligue Treiziste avec les Britanniques et le fait du professionnalisme avoué.
La FFR se trouvait quant à elle dédouanée, malgré son amateurisme sans cesse bafoué qui permettait souvent à ses joueurs de gagner plus d'argent que les " professionnels " treizistes, par ses rencontres internationales régulières avec l'Allemagne Nazie.
La raison officielle de cet acharnement contre le XIII était due à ses origines de sport prolétaire qui, en tant qu'organisation regroupant des pratiquants issus du monde du travail, représentait à cette époque une menace potentielle pour le régime en place. L'autre rugby quant à lui profita de " complicités internes ". Malgré tous les efforts déployés par le docteur Simon Bompunt en particulier La Ligue française de Rugby à XIII fut dissoute par le décret n° 5285 du 19/12/1941. Le XIII était rayé de la carte. Son siége rue Drouot à Paris a même été détruit par les Nazis, les archives brûlées et des officiels emprisonnés.
C'est beaucoup plus sereinement que la FFR traversa cette période noire de l'histoire. La guerre ayant effacé les discordes avec les Anglo-saxons, elle retrouva sa place dans le tournoi des 5 Nations.
Le rugby à XIII ne bénéficia pas de toutes ces facilités. Il du encore se battre pour avoir à nouveau le droit d'exister avec le courage dont firent preuve de nombreux joueurs treizistes.
C'est l'un d'entre eux, Paul Barrière, décoré de la Légion d'Honneur pour faits de résistance, qui aida à la renaissance du XIII, aidé en cela par quelques " petites " fédérations désireuses de rendre justice à un sport encore victime de manœuvres orchestrées en coulisses.
En 1947, ajoutant l'insulte aux blessures du passé, la FFR XV par voie de justice parvint à interdire au mouvement treiziste l'utilisation du mot " RUGBY ". Ainsi au mépris de toute liberté une fédération sportive française venait de s'approprier le nom d'une ville anglaise des Midlands. Le Rugby à XIII devenait le " jeu à XIII ". Une décision de justice lui a par la suite rendu l'appellation et le droit légitime de s'appeler Rugby à XIII.
Le chemin de la réhabilitation du Rugby à XIII en France passe par l'enquête de la commission nationale sur les évènements sous le régime de Vichy. En octobre 1997, la ministre des sports, Mme Buffet, a annoncé qu'une enquête ordonnée par le gouvernement serait constituée pour faire une évaluation rigoureuse de la politique sportive en France sous le régime de Vichy, action engendrée par l’association « XIII ACTIF ».
L'interdiction du Rugby à XIII peut paraître dérisoire et peu importante comparée à la longue liste d'atrocités vécues pendant la guerre, sauf que la liberté de choix et donc la liberté dans le sport est un droit démocratique de base. Il est inacceptable que le Rugby à XIII ait été banni par un décret du gouvernement sans un mot d'excuse de la part des instigateurs depuis 60 ans, même pas une suggestion de réparation pour les dommages occasionnés à un sport à son apogée et au moment où il portait haut les couleurs de la France avec distinction au niveau international.
Depuis, les médias nationaux ont repris le tristement célèbre flambeau de l’ostracisme et le pouvoir de l’argent nous prive du « Greatest Game of All » . (Le plus beau des sports) comme l’ont baptisé les australiens !
Faisant référence aux sanctions à l'encontre du gouvernement de Vichy pour crimes contre l'humanité, Mme Buffet a demandé pourquoi il a fallu autant d'années pour découvrir que l'implication d'individualités haut placées dans ces atrocités n'a pas enraillé la progression de leur carrière.
On se pose la même question à propos du Rugby à XIII !
DECRET DE VICHY
Sous le Ministère de Joseph PASCOT International de Rugby à XV
Secrétariat d'Etat à l'Education Nationale et à la Jeunesse. N°5.285 -
Décret du 19 Décembre 1941, portant dissolution de l'Association dite Ligue Française de Rugby à XIII. -
Nous, Maréchal de France, chef de l'Etat français, -
Vu la loi du 20 décembre 1940 relative à l'Education Nationale et à la Jeunesse, Décrétons:
Art. 1 - L'association dite Ligue Française de Rugby à XIII, dont le siège est à Paris, 24 rue Drouot est dissoute, l'agrément lui ayant été refusé.
Art. 2 - Le patrimoine de l'association dissoute, en vertu du précédent article, est transféré, sans modification au Comité National des Sports qui en assume toutes les charges et qui sera représenté aux opérations de liquidation par son secrétaire général M. Charles Denis, officier de la Légion d'Honneur.
Art. 3 - Le secrétaire d'Etat à l'Education Nationale et à la Jeunesse est chargé de l'exécution du présent décret qui sera publié au Journal Officiel.
Fait à Vichy,
Le 29 décembre 1941. Ph. Pétain
RAPPORT XIII ACTIF (lien vers le site de l'association XIII ACTIF)
L'association XIII actif a remis un rapport sur la politique du sport pendant l'occupation afin de faire reconnaitre la spoliation du Rugby à XIII. Ce rapport a été remis au ministère des sports en mars 2002. Le voici :
Partons d'un constat banal : les Françaises et les Français, surtout depuis les années soixante-dix, ont voulu comprendre ce qu'avaient été les années Vichy, années sombres pour tout un chacun, particulièrement noires pour les exclus et les réprouvés, et Dieu sait s'ils ont été nombreux.
Cette quête rétrospective a fait de ces années un enjeu de mémoire, suscitant des rejeux, comme le disent les géographes des failles. Répondant à cette demande et profitant d'une politique de consultation des archives beaucoup plus libérale, les historiens français et étrangers ont multiplié les recherches et les travaux sur Vichy, aussi bien sur le Vichy vu d'en haut, et ses allées du pouvoir que sur le Vichy vu d'en bas et ses pratiques quotidiennes. Pour l'heure, on peut considérer que la mémoire savante, ceIle donc des historiens, a couvert la majeure partie du champ de recherches qu'on pouvait parcourir sur la France de Vichy.
Les instances qui résistent le plus à nos investigations sont non seulement les entreprises privées qui cultivent, par essence pourrait-on dire, le goût du secret, mais presque tout autant les administrations publiques, y compris les ministères. Le prétexte qui est le plus couramment avancé parmi ces dernières, à savoir que certains de leurs agents sont encore vivants, dissimule en fait une propension à considérer leurs archives dormantes comme secrets d'État.
Et pourtant, à lire la thèse de Marc-Olivier Baruch (publiée chez Fayard en 1997 sous le titre : Servir l'État français, L'administration en France de 1940 à 1944), où sont analysées avec rigueur les pratiques de trois ministères, ceux de l'Intérieur, des Finances, de l'Éducation nationale, on se rend compte combien pareilles recherches sont fécondes pour améliorer la compréhension de la France de Vichy.
C'est pourquoi nous sommes reconnaissants au ministre des sports d'avoir créé, par un arrêté du 29 mars 2000, une commission d'historiens et de chercheurs pour expertiser le « commissariat général à l'éducation générale et aux sports» et plus généralement le sport sous Vichy.
Elle devait remettre un rapport à la ministre de la Jeunesse et des Sports au début de l'année 2002. Présidée par Jean-Pierre Azéma, professeur des Universités à l'Institut d'études politiques de Paris, cette commission comprend :
- Eric Alary, agrégé d'Histoire, docteur ès lettres et chercheur associé au Centre d'histoire de l'Europe au XXe siècle.
- Marianne Amar, docteur de Troisième cycle de l'Institut d'études politiques de Paris.
- Jean-Pierre Bertin-Maghit, professeur des Universités, directeur de l'UFR des Arts à l'Université de Bordeaux Ill.
- Jean-Paul Callède, chargé de Recherche au CNRS (GEMAS-UMR 8598). Maisons des sciences de l'Homme, Paris.
- Française Denoyelle, maître de conférences à l'ENS Louis Lumière de Champs sur-Marne.
- Jean Durry, conservateur en chef et directeur honoraire du Musée national du sport.
- Jean-Louis Gay-Lescot. docteur ès lettres, enseignant à l'Université Victor Ségalen, Bordeaux il.
- Pierre Glolitto, docteur ès lettres, inspecteur général honoraire de l'Education nationale.
- Nicolas Kssis, doctorat en Histoire à Paris XIll.
- Marianne Lassus, agrégée d'Histoire, Ater à l'Université de Pau et de l'Adour.
- Bernard Prêtet, doctorant en Histoire à l'Université de Paris X.
Précisons que, si les unes et les autres endossons collectivement le contenu de ce rapport, chacun des contributeurs demeure le responsable de son texte.
Cela dit, nous avons pris soin de nous en tenir à ce qui nous avait été demandé, à savoir un rapport que nous avons voulu relativement bref, renvoyant dans des annexes à un certain nombre de données un peu plus techniques. C'est délibérément que ce rapport, tout en respectant scrupuleusement les règles de la critique historique et résultant d'un gros travail dans les archives, ne s'apparente pas à une thèse universitaire qui se voudrait exhaustive.
Le lecteur peut d'ailleurs se reporter à des travaux antérieurs, auxquels nous avons systématiquement renvoyé, en notes infra-paginales, travaux sur lesquels nous avons pu nous appuyer. Citons tout particulièrement l'ouvrage pionnier, préfacé par Jean-Pierre Rioux, de Jean-Louis Gay-Lescot, Sport et éducation sous Vichy, publié aux Presses Universitaires de Lyon en 1991.
Il va sans dire, mais pourquoi ne pas le souligner, que, du début à la fin, nous n'avons pas subi la moindre pression de notre commanditaire. Ce qui est, si j'en crois mon expérience, une attitude plutôt rare en pareille entreprise. Nous avons, en tout cas, décidé de tout mettre à plat en nous gardant le plus possible de toute idée préconçue sur ce que furent alors la politique et les pratiques sportives. Sans doute était-il difficile d'oublier que Vichy fut le régime le plus autoritaire que la France ait connu au Xxe aggravé par une politique d'exclusion et de répression, inhérente à son idéologie.
Mais nous savions que des travaux antérieurs, à commencer par l'ouvrage collectif publié, sous la direction de Jean-Pierre Rioux. La vie culturelle sous Vichy (Editions Complexe, Bruxelles, 1990), avaient souligné les ambivalences des pratiques culturelles, au sens large du terme, et on y inclura le sport, notant que la production comme la consommation culturelle connaissaient durant ces années noires une progression notable.
Nous nous sommes évidemment efforcés de prendre en compte toutes les facettes de la politique sportive de Vichy et ses retombées sur les pratiques du sport durant les années quarante. Cela étant, nous n'avons voulu négliger ni l'analyse des médiations fournies par la presse sportive ou les affiches, ni l'exploration des représentations que permettent les documentaires de propagande, ce qui constitue sans doute un des aspects les plus neufs de cette étude.
Enfin, après réflexion, nous avons décidé, pour des raisons méthodologiques, de n'accorder au témoignage oral, sans le négliger totalement, qu'une place relativement réduite.
Nous avons voulu répondre à un certain nombre de questions qui nous paraissaient centrales : l'Occupant a t il infléchi de manière déterminante la politique sportive ? En regard des objectifs de la Révolution nationale, y a-t il une spécificité de la politique du sport ? Faut-il singulariser un « moment » Borotra ? Doit-on privilégier les continuités sur les ruptures d'une part avec la politique et les réalisations du Front populaire, de l'autre avec ce que devint le sport dans la France de la Libération ? Comment a réagi le Français moyen ? Nous sommes conscients des lacunes qui tiennent pour une large part à des problèmes de sources. Le lecteur sera probablement déçu d'apprendre peu de choses sur les trois départements mosellans et aIsaciens, comme sur la zone rattachée ou la zone interdite et sur les départements algériens.
Cela dit, nous n'avons pas voulu nous en tenir à la seule France de Vichy : le lecteur pourra lire des pages neuves sur ce que pensaient du sport les hommes de la France libre comme ceux de la Résistance intérieure. De même n'avons-nous pas voulu clore notre étude à l'été 1944, pour prendre en compte, un aspect quasiment jamais abordé, ce qu'a été l'épuration dans les milieux sportifs.
Au total, nous estimons avoir répondu, avec minutie et méthode, à la plupart des questions qu'on est en droit de se poser. Sans doute la lecture de ce rapport n'apporte-t-elle aucun scoop et ces pages pourront surprendre celles et ceux qui imaginent la vie culturelle de la France des années quarante sous les seules couleurs contrastées du blanc et du noir. Elle est, et le sport ne fait pas exception, placée sous le signe des ambivalences : elle a été ceci et cela. Ce qui n'enlève rien à la spécificité du projet vichyssois, qui fut, lui, politique, emblématique d'un régime de plus en plus autoritaire au fil des mois, pratiquant l'antisémitisme d'Etat, sous la direction d'un personnel éminemment maréchaliste et pétainiste. Ce qui différencie, en ce domaine comme dans les autres, la France voulue par « le Maréchal », de la France libérée.
Conclusion
Jean Pierre AZEMA
Parvenus au terme de ce rapport, nous voudrions souligner quelles nous paraissent être les réponses aux questions que nous nous étions posées dans les premières séances de la commission réunie par la ministre de la Jeunesse et des Sports. La présence de l'occupant a-t-elIe infléchi de manière notable la politique sportive de «L'Etat français» ? y a-t-il eu spécificité de la politique du sport dans ce qu'il est convenu d'appeler la «révolution nationale» mise en oeuvre, sous le regard de l'occupant, par un régime particulièrement autoritaire ? Doit-on privilégier les continuités plutôt que les ruptures : continuités par rapport au Front populaire et à la France de l'immédiate après Libération ?
Tout bien pesé, la réponse à la première de ces questions est plutôt négative tandis que les réponses aux deux dernières seraient plutôt positives. Et ces points de vue rejoignent les conclusions de travaux antérieurs sur les pratiques et la consommation culturelles dans la France de l'Occupation. Cela étant, comme les communications le démontrent chacune à leur manière, il faut souligner les profondes ambivalences des pratiques sportives et de la politique du sport d'un régime autoritaire qui pratique notamment l'antisémitisme d’Etat.
Rappelons au préalable quelques repères sur le régime de Vichy. On sait qu'entre juillet 1940 et août 1944, les Français durent supporter à la fois la sujétion de l'occupation allemande et les contraintes du régime le plus autoritaire et le plus répressif que la France ait connu au XXe siècle. Ce régime s'était instauré à la faveur du profond traumatisme provoqué par la déroute militaire, de la perte par l'ensemble de la population des repères politiques et sociaux, notamment durant l'Exode, de la déliquescence de la classe politique, du repli de ceux qui continuaient à défendre la république.
Instrumentalisant à son profit la signature de la convention d'armistice et le vote parlementaire du 10 juillet, Philippe Pétain opérait les 11 et 12 juillet une révolution juridique en s'octroyant la «plénitude du pouvoir gouvernemental», les fonctions législatives, administratives, voire judiciaires, sans oublier qu'il s'attribuait le droit stupéfiant de nommer lui-même son successeur éventuel.
On définira le nouveau régime comme un régime autoritaire plutôt que totalitaire de type fasciste puisqu'il ne fait pas profession d'expansionnisme guerrier. Autoritaire, il l’est assurément puisque le pouvoir est concentré entre les mains d'un seul homme, qui demeura jusqu'au bout la clef de voûte du régime, sans véritable contre-pouvoir et notamment sans contrôle parlementaire et politique. De plus, la censure omniprésente empêchait l'expression de toute opinion non conformiste.
En s'inspirant de la formalisation de Max Weber, le régime de Vichy peut être considéré comme un régime «autoritaire charismatique », qui s'appuie dans un premier temps sur la rencontre des attentes de la masse et d'une personnalité à laquelle il est prêté des vertus singulières.
La plupart des nouveaux occupants des allées du pouvoir se seraient passés de devoir gérer les relations, de plus en plus pesantes au fil des mois, avec le Reich. Ils entendaient avant tout mettre en oeuvre, coûte que coûte, le grand dessein de modeler la France, à travers une sorte de révolution culturelle, nommée «Révolution nationale ». Elle permettrait à leurs yeux d'en terminer avec «I'Ancien régime », en particulier avec le Front populaire qui couronnait, toujours selon eux, des décennies d'erreurs et de gabegie démocratique. Elle instaurerait un «état national, autoritaire, hiérarchique et social » qui façonnerait dans les jeunes générations un «homme nouveau ».
Idéologiquement, elle peut se caractériser par la condamnation sans appel de l'individualisme, le refus du principe égalitaire, une pédagogie anti-intellectualisme, l'appel à un rassemblement national, l'affirmation d'un nationalisme fermé qui passait notamment par un antisémitisme d'état, débouchant sur une politique d'exclusion économique et sociale des juifs français. Pour apprécier ce que peut avoir de singulier la politique du sport sous Vichy, deux remarques préalables doivent être prises en compte. En premier lieu, les historiens ont fait le constat que, dès l'automne 1941, la majorité des Français est devenue attentiste, se détachant du régime proprement dit, tout en demeurant, pour un certain nombre d'entre eux, attachés à la personne de Philippe Pétain.
Le Français moyen avait attendu du «Maréchal » qu'il adopte un profil bas à l'égard de l'occupant et montrait beaucoup de défiance à l'égard de la collaboration d'état inaugurée à Montoire. II avait également espéré qu'il mettrait fin à la grave crise d'identité nationale qui avait secoué le pays dans l'été 1940, or la répression accrue contre «l'ennemi intérieur » alimente les risques d'une nouvelle guerre franco-française.
La deuxième remarque tient à la relative spécificité tant de la politique culturelle, prise au sens large du terme, que des attentes des Français durant l'Occupation. Si l'occupant adopte des pratiques strictes de contrôle voire de vassalisation en matière politique et militaire, il se contente d'exercer un libéralisme surveillé pour ce qui touche à la vie culturelle qui devait permettre de faire oublier aux occupés les contraintes de l'Occupation, d'anesthésier leurs réactions, tout en faisant de la France une sorte de vitrine pour tous les pays de l'Europe occupée.
Quant à Vichy, il entend bien imprimer sa marque, ici comme ailleurs, sans s'interdire d'en tirer des effets de propagande. Mais, on le sait, il est moins aisé d'intervenir dans le champ culturel que dans la vie politique. Les historiens, notamment Jean-Pierre Rioux, ont en tout cas bien montré que la popularisation ou la massification des pratiques, qui caractérisent les années trente, n'ont pas été interrompues par la défaite, ni a fortiori par l'avènement d'un nouveau régime. Quant à la consommation culturelle, tous les indices démontrent qu'elle est, dans tous les domaines, en hausse, comme si la culture était devenu quasiment vitale pour les Français. Et les auteurs étudiant ce qu'a été la Vie culturelle sous Vichy ont souligné les ambivalences des attentes culturelles qui ont oscillé entre le «faute de mieux » (une culture refuge ?), le «mine de rien » (une culture prise de conscience ?) et le «gloire aux créateurs » (une culture revanche ?).
Venons en à la politique sportive mise en oeuvre dans le gouvernement de Vichy par deux titulaires nommés à la tête d'un «commissariat général à l'éducation physique et aux sports » , puis «à l'Éducation générale et aux sports » , rattaché au ministère de la Famille et de la Jeunesse, puis au secrétariat à l'Éducation nationale et à la Jeunesse. Aussi bien Jean Borotra que le colonel Jep (Joseph) Pascot disposèrent d'une grande latitude d'action.
D'abord du fait de l'attitude de l'occupant. Dès que les autorités d'occupation eurent acquis la conviction que l'intérêt manifeste de Vichy pour le sport ne dissimulait pas en réalité d'objectifs spécifiquement militaires - ce qui était exact - elles ne cherchèrent pas, tout en demeurant vigilantes et parfois gênantes voire tatillonnes, à entraver, en zone occupée, la pratique sportive. Mieux peut-être que le théâtre ou le cinéma, le sport pouvait. à leurs yeux, être un anesthésiant efficace. Au besoin tout de même, il est vrai, ils imposèrent leur loi, par exemple lorsqu'ils arrêtèrent en août 1943, parce que juif, Alfred Nakache, un nageur très connu pour avoir été en 1941 recordman d'Europe du 100 mètres brasse et du monde du 200 mètres : déporté à Auschwitz avec sa femme et sa petite fille, il survécut seul à l'extermination.
D'autre part pour les autorités vichyssoises en charge du sport, la suppression du contrôle parlementaire permettait de bâtir et de réglementer à sa guise. Ajoutons que le commissariat disposa de moyens financiers importants et jamais dans leur histoire l'Education physique et le sport n'avaient été à cet égard aussi soutenus qu'entre 1940 et 1944. Précisons, enfin que Borotra, particulièrement apprécié par Philippe Pétain qui en faisait volontiers son commensal à sa table, tout comme Pascot lié à René de Chambrun, gendre de Laval, étaient l'un et l'autre persona grata auprès des plus hautes instances de «l'État français ». Bref, la voie était libre pour mener une entreprise qui se voulait d'une grande ampleur. Qu'en fut-il ?
Il est certain que la politique menée fut volontariste de bout en bout. Soulignons au préalable qu'elle ne chercha pas à s'inspirer des systèmes rodés en Allemagne ni même en Italie. Evidemment elle se veut en rupture avec «l'ancien régime », entendons la démocratie libérale républicaine, et se proclame partie prenante de la Révolution nationale : en opposition avec la formation intellectualiste, le redressement physique des corps doit concourir au relèvement des esprits et des âmes et préparer l'épanouissement d'une jeunesse «saine », ne répugnant pas à l'effort, à la discipline et au dépassement de soi.
L'analyse qui a été faite, dans le présent rapport, des documentaires de propagande souligne combien parmi les forces présentées pour reconstruire le pays à partir de valeurs régénératrices, le héros sportif est toujours présenté comme modèle positif. L'impulsion fut donnée par le polytechnicien, homme d'affaires et gloire du tennis national, Jean Borotra, homme d'action et de conviction qui devint, - et elle demeura jusqu'à son dernier souffle - un inconditionnel du « Maréchal » ; d'avoir milité chez les Croix de Feu le prédisposait, d'ailleurs, à professer un pétainisme de bon aloi. Le même état d'esprit, en plus raide, disons en plus classiquement militaire, animait Pascot qui lui succéda en avril 1942, quand Laval revint aux Affaires. Précisons, toutefois que l'un comme l'autre, à la différence de nombre d'Excellences de Vichy, ne firent jamais profession d'antisémitisme, tout en appliquant strictement les mesures d'exclusion prévues dans les deux «Statuts des juifs ».
On ajoutera néanmoins que si Borotra - et il s'en flatta volontiers après la Libération - a salué, en termes chaleureux, la mémoire d'un de ses prédécesseurs, Léo Lagrange, il s'est bien gardé de citer une seule fois Jean Zay, probablement parce qu'il passait pour juif, auquel il devait pourtant au moins autant qu'à Léo Lagrange. Précisons encore que le commissariat se garda de toute attitude collaborationniste. Borotra était germanophobe, ce qui lui valut d'être arrêté par les services de sécurité allemands en novembre 1942. Quant à Jep Pascot, qui était probablement plus porté à adopter une attitude plus souple, il s'opposa au projet de sport européen et maintint l'interdiction que soient montées des rencontres sportives franco-alIemandes, que - il est vrai - les autorités d'occupation ne désiraient pas vraiment.
On ne s'étonnera pas que, comme dans tout régime autoritaire, les réformes aient été imposées d'en haut. Il est vrai que Borotra laissa une relative autonomie au mouvement associatif, à la condition toutefois de ne pas «faire de la politique», de ne pas donc critiquer la Révolution nationale ni a fortiori le « Maréchal». Pascot, quant à lui, alIait s'efforcer d'exercer sur lui un contrôle beaucoup plus systématique en mettant en œuvre une gestion nettement plus dirigiste.
Cette étatisation du sport tournait le dos à la conception courbertienne dont on se réclamait pourtant pour pourfendre le professionnalisme. Bien plus, comme dans tout régime autoritaire également, le sport fut politiquement instrumentalisé.
Rappelons notamment l'organisation de grandes messes maréchalistes, auxquelles il était vivement recommandé de participer, et dont la cérémonie du serment de l'athlète, inaugurée au printemps 1941, fut la manifestation la plus emblématique. Au-delà de ces opérations un peu particulières, relevant de la propagande pure et simple, le commissariat allait faire montre d'un grand activisme réglementaire, y compris en interdisant purement et simplement telle ou telle activité sportive, parfois sous le prétexte de lutter contre le professionnalisme, comme ce fut notamment le cas pour le rugby à XllI, un sport pourtant très populaire à l'époque. Tout bien pesé, les deux grandes innovations - elles ne sont pas négligeables et ne seront pas remises en cause à la Libération - tiennent au fait que d'une part le sport se trouva enfin doté d'une administration digne de ce nom, d'autre part que l'éducation physique devient une discipline à part entière dans le système scolaire.
Sinon, comme le lecteur l'aura remarqué à travers les diverses contributions, Vichy a avant tout emprunté nombre de projets ou de mots d'ordre au Front populaire, en leur donnant il est vrai de l'ampleur et des moyens : c'est ainsi qu'il a œuvré, sous l'impulsion de MarieThérèse Eyquem, en faveur de la féminisation de la pratique sportive. L'intérêt porté à la Jeunesse comme la massification des pratiques sportives, parfaitement perceptibles dès 1936, contribuaient à ce que l'année 1940 ne puisse pas, en pareille matière, s'imposer dans les faits comme une coupure. C'est un constat, nous l'avons dit, qui vaut pour caractériser dans une large mesure l’ensemble de la production et de la consommation culturelle durant les années sombres. Il s'applique a fortiori au sport qui présentait cette particularité supplémentaire qu'on ne peut guère en amodier les pratiques ni en tout cas en modifier les règles.
Les historiens du sport s'accordent à souligner que le nombre des pratiquants a augmenté de façon notable et régulière d'une année sur l'autre entre 1940 et 1944, malgré les contraintes matérielles diverses et la fonte des muscles liée à la malnutrition. Il est évidemment impossible de sonder les coeurs et les mollets de ces sportifs petits et grands. Il n'est pas à exclure que certains aient été sensibles aux mots d'ordre du régime, mais il est probable qu'ils étaient minoritaires si on se souvient que le Français moyen était devenu attentiste dès l'automne 1941 ; il est plus vraisemblable que le sport ait pu être vécu surtout comme un antidote commode aux traumatismes subis, aux désarrois vécus, une manière d'évasion face à la dureté des temps, bref, pour reprendre une formulation de Jean-Pierre Rioux, dans l'ouvrage cité supra, un moyen «d'auto conservation sociale».
A la Libération, on entend construire une « république du sport» qui ne soit pas celle de la IIIe République et surtout pas celle de l'État de fait qui s'était imposé en 1940. L'affairisme et les moeurs douteuses de l'avant-guerre sont condamnés, en même temps qu'est dénoncé l'autoritarisme. Le sport est bien une mission de service public, mais l'ordonnance de 1945, qui régIe les rapports entre la puissance publique et le mouvement sportif, veut concilier contrôle de l'État et liberté associative. Et si les discours tenus sur le sport autour de la morale et du redressement des corps ont un air de déjà entendu, ils insistent sur la nécessité qu'elle doit être une discipline librement consentie.
Cette volonté de promouvoir une véritable politique sportive dans une France non seulement libérée mais rénovée de fond en comble contraste singulièrement avec l'absence quasi totale - et c'est une surprise - de réactions à la politique de Vichy tant de la part des hommes de la France libre, du moins si on se réfère à l'émission «Honneur et Patrie», que de la presse des Mouvements de Résistance, à l'exception notable de celle influencée par le PCF clandestin. Comme si le sport importait peu aux uns et aux autres ou était à tout le moins subsidiaire. Une attitude qui s'explique probablement plus par l'indifférence que par des nécessité tactiques.
Cette relative indifférence explique en partie que ceux qui fréquentaient les allées du pouvoir qui n'avaient pas été en reste dans l'expression bruyante de leur dévotion au « Maréchal» et dans leur approbation non moins explicite aux vertus de la révolution nationale et à la nécessité de la politique de Montoire, aient pu aussi aisément passer à travers les mailles de l'épuration. C'est probablement un des secteurs de l'administration française qui a été le moins épuré, comme si la classe politique et l'opinion admettaient que les dirigeants du mouvement sportif étaient de purs techniciens et donc apolitiques. Ce qu'il advint à Jean Borotra symbolise à lui seul cette amnésie collective.
Non seulement il ne fut inquiété d'aucune manière quand il revint du château d'Itter où il avait été interné par les Allemands, mais il put obtenir dans les années soixante la carte de déporté résistant tout en étant officielle. ment consulté par Maurice Herzog, haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports en 1958. Rapprochons son cas de ceux des dirigeants de L'Auto, un journal, très lu, sans doute avant tout sportif, mais dont certaines prises de position politiques n'étaient même pas ambiguës quand elles faisaient ouvertement profession d'anglophobie, ou même s'en prenaient aux terroristes». Les poursuites engagées n'entamèrent qu'à peine leur influence qui était déjà grande avant-guerre.